La chaleur estivale extrême de l’Europe a endommagé les récoltes alors que les conflits au Moyen-Orient font grimper les coûts de l’énergie et des engrais, la guerre en Ukraine perturbe à nouveau les exportations de céréales de la mer Noire, et un El Niño potentiellement très puissant menace de prolonger le stress climatique à la prochaine saison agricole. Le monde n’est pas (encore) à court de nourriture, mais ses marges de sécurité s’amenuisent.

Europe : la chaleur record frappe désormais les cultures

L’Europe de l’Ouest vient de connaître sa période la plus chaude jamais enregistrée entre juin et juillet, avec une température moyenne de 21,62°C — soit 2,79°C au-dessus de la moyenne 1991–2020. La France, l’Espagne, la Belgique, la Suisse, l’Angleterre et le Pays de Galles font partie des zones ayant enregistré des températures sans précédent entre juin et juillet. Rien qu’en juillet, les températures en France, en Allemagne, dans le nord-est de l’Espagne, en Angleterre, en Suisse et dans l’ouest de l’Italie étaient généralement 3 à 5°C au-dessus de la normale.

Le problème ne tenait pas seulement à la chaleur. Celle-ci s’est accompagnée de sévères déficits d’humidité des sols. À la mi-août, les conditions d’alerte à la sécheresse s’étendaient à la France, la Belgique, aux Pays-Bas, au sud de l’Allemagne, au nord de l’Italie et à une grande partie du bassin du Danube.

Sécheresse en Europe – août 2026 – 2e période de dix jours

© UE, 2026. Licencié sous CC BY 4.0. Source : Observatoire européen de la sécheresse, Service de gestion des urgences Copernicus

Les conséquences agricoles sont désormais visibles. Le service de surveillance des cultures de la Commission européenne a réduit ses prévisions pour les cultures estivales de l’UE, avec des rendements attendus désormais jusqu’à 14 % inférieurs à la moyenne des cinq dernières années. La chaleur persistante et les déficits exceptionnels en eau ont entraîné des impacts allant de pertes modérées à de graves dégâts en Europe occidentale et centrale.

Ce constat dépasse largement les frontières de l’Europe. Les mêmes phénomènes météorologiques se matérialisent dans plusieurs grandes régions productrices, augmentant le risque que des chocs de récolte surviennent simultanément plutôt que de se compenser mutuellement.

Iran : aucune issue en vue, et le coûts mondial ne cesse d’augmenter

Le conflit impliquant l’Iran a perturbé le détroit d’Ormuz, l’un des corridors les plus importants au monde pour l’énergie et les engrais. La FAO avertit que les interruptions de la circulation dans le détroit augmentent déjà les coûts des intrants agricoles et pourraient sévérement affecter les rendements agricoles, en particulier dans les pays dépendants des engrais et de l’énergie importés.

Le choc sur les engrais a été particulièrement brutal. Le prix de l’urée a dépassé 850 dollars la tonne en avril, soit environ 80 % de plus qu’en février, sous l’effet des perturbations des exportations en provenance du Moyen-Orient. La région représente habituellement près d’un quart des exportations mondiales d’urée.

La Banque mondiale prévoit désormais une hausse de 31 % des prix des engrais en 2026, avec une envolée de près de 60 % pour l’urée, ce qui porterait leur accessibilité à son niveau le plus faible depuis le choc de 2022. Elle avertit qu’en cas de prolongation du conflit, la combinaison de prix alimentaires et énergétiques plus élevés pourrait faire basculer jusqu’à 45 millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité alimentaire aiguë, selon un scénario du Programme alimentaire mondial.

Le danger est à la fois latent et immédiat. Lorsque les engrais deviennent inabordables, les agriculteurs réduisent les taux d’application, sèment et plantent moins ou changent de culture. La flambée actuelle du coût des intrants prépare le choc des rendements de demain.

Ukraine : l’étau se resserre à nouveau sur la mer Noire

La guerre en Ukraine ajoute une troisième couche.

La mer Noire reste l’un des corridors céréaliers les plus critiques du monde. Mais les attaques renouvelées contre les infrastructures portuaires et maritimes freinent à nouveau les exportations d’Ukraine et de Russie.

L’Ukraine a été contrainte de déplacer davantage de céréales vers la route du Danube, beaucoup plus restreinte. Fin août, environ 80 navires attendaient d’accéder aux ports ukrainiens du Danube, tandis que les principaux ports de la mer Noire, qui géraient historiquement environ 90 % de ses exportations de céréales, restaient fortement perturbés par les attaques russes.

La Russie tente également de rediriger ses exportations de céréales vers les routes baltes après que des attaques ont perturbé ses infrastructures en mer Noire et en mer d’Azov. Mais les alternatives sont loin d’être aussi capables : environ 46,3 millions de tonnes de céréales russes ont circulé par les routes de la mer Noire la saison dernière, contre environ 1 million de tonnes par les ports russes de la Baltique.

Le signal prix est déjà visible. Lindice des prix des céréales de la FAO a augmenté de 3,4 % en juillet, tandis que son indice global des prix alimentaires a atteint 131,1 points, en hausse de 0,6 % en un mois, conséquence directe des facteurs liés à la météo, aux coûts énergétiques et aux tensions géopolitiques.

Et maintenant, El Niño

El Niño n’est plus simplement un risque à l’horizon. En août, la NOAA a confirmé que des conditions d’El Niño s’étaient développées dans le Pacifique tropical et a averti que l’événement se renforçait rapidement avec une probabilité de plus de 90 % de devenir très puissant durant l’automne et l’hiver de l’hémisphère Nord 2026–27.

El Niño ne produit pas le même effet partout. Il modifie la circulation atmosphérique et les schémas de précipitations, augmentant le risque de sécheresse dans certaines régions et d’inondations dans d’autres. L’OMM avait averti plus tôt cet été que le développement des conditions d’El Niño augmenterait la probabilité de chaleur extrême, de précipitations anormales, de sécheresses et d’inondations dans plusieurs régions.

Prévisions probabilistes de la température de l’air de surface et des précipitations pour la saison août-octobre 2026. La catégorie de terciles avec la plus forte probabilité de prévision est indiquée par des zones ombragées. La catégorie la plus probable pour les zones en dessous de la normale, au-dessus de la normale et proche de la normale est représentée respectivement en nuances bleues, rouges et grises pour la température, et en orange, vert et gris respectivement pour les précipitations. Les zones blanches indiquent des chances égales pour toutes les catégories dans les deux cas. La période de référence est 1993–2009. (Source : Centre principal de l’OMM pour la prédiction saisonnière)

Les prévisions de l’OMM indiquent une intensification rapide d’El Niño durant la seconde moitié de 2026, avec des températures tropicales du Pacifique pouvant atteindre environ 2,9°C au-dessus de la normale en août–octobre et un pic en novembre. Le niveau de confiance dans ces prévisions est exceptionnellement élevé, les différents modèles convergeant fortement.

Les conséquences devraient être mondiales. L’OMM prévoit des températures supérieures à la normale sur la plupart des grandes zones terrestres, tandis que les précipitations montrent les perturbations caractéristiques associées à un El Niño fort. L’Inde, le sud et l’est de l’Australie, l’Amérique centrale, les Caraïbes et le nord-ouest de l’Amérique du Sud présentent un risque accru de précipitations inférieures à la normale, tandis que la Grande Corne de l’Afrique, le sud-est de l’Amérique du Sud et certaines parties de l’Asie centrale sont plus susceptibles de connaître des conditions plus humides.

Pour les systèmes alimentaires, la préoccupation ne réside donc pas seulement dans la hausse des températures, mais aussi dans l’apparition simultanée de risques de sécheresse dans certaines grandes régions productrices et de précipitations excessives, voire d’inondations dans d’autres, à une époque où les marchés agricoles sont déjà sous pression de la chaleur, des conflits et des coûts élevés des intrants.

Cela signifie une couche supplémentaire d’incertitude autour des principales matières premières telles que le blé, le riz, le maïs, le soja, le sucre, le café, le cacao et l’huile de palme.

Les conséquences pourraient largement s’étendre en 2027. El Niño exerce souvent son influence la plus forte sur les températures mondiales durant l’année suivant son début, et les scientifiques de l’OMM avertissent que l’événement qui se développe fin 2026 augmente les chances que 2027 devienne la prochaine année record pour les températures mondiales.

Pour le système alimentaire global, cela soulève une perspective des plus inquiétantes : les chocs des récoltes de 2026 ne seront peut-être pas suivis d’un retour à des conditions normales, mais d’une nouvelle saison de volatilité climatique, alors même que les agriculteurs, gouvernements et pays importateurs de nourriture tentent de reconstruire leurs marges de manœuvre.

L’adaptation ne peut plus attendre

Le monde entre dans une période où les chocs climatiques, l’instabilité géopolitique et la fragmentation économique se renforcent de plus en plus mutuellement. Reculer aujourd’hui sur l’action climatique serait une erreur coûteuse.

L’adaptation doit désormais s’imposer comme une priorité stratégique : protéger les systèmes alimentaires, financer une agriculture plus résiliente et veiller à ce que la transition ne laisse pas de côté les pays et les agriculteurs les plus vulnérables. Cela suppose de renforcer les mécanismes de solidarité, de rendre les financements climatiques plus accessibles et de préserver la coopération internationale — précisément au moment où le contexte politique mondial rend ces avancées plus difficiles.

Le défi politique est clair : soit nous mettons en place les mécanismes financiers et de solidarité nécessaires pour garantir une transition juste et accélérer l’adaptation, soit le coût de l’inaction se traduira demain par une flambée des prix alimentaires, davantage d’instabilité et une aggravation des crises humanitaires.